FR

Guerre en Ukraine: l’indépendance énergétique au centre des stratégies

Interview Publié le 03.03.2022. Mis à jour le 07.03.2022.

La guerre en Ukraine fait ressurgir les enjeux liés à l’approvisionnement en énergie. L’Europe peut-elle se passer de gaz russe ? La Suisse peut-elle devenir indépendante grâce aux énergies renouvelables ? L’avis de Stéphane Genoud, spécialiste des modes de production de l’électricité et de durabilité et professeur responsable du Management de l’énergie à l’Institut Entrepreneuriat & Management de la HES-SO Valais-Wallis.

La Suisse ne possède pas de centrales à gaz, mais est-ce qu’elle en consomme et s’approvisionne-t-elle auprès de la Russie ?

Stéphane Genoud : L’enjeu stratégique majeur se situe au niveau du chauffage. En Suisse, on ne peut pas vivre sans chauffage. Il y a deux manières de se chauffer : soit par l’électricité, soit par la combustion (pétrole, gaz, bois). Aujourd’hui, la majeure partie du gaz que l’on consomme, c’est pour se chauffer. Par exemple dans une petite ville comme Delémont, il y a 12’000 personnes qui se chauffent au gaz. En Suisse, 46% du gaz consommé provient de Russie (31% en Suisse romande).

Nous ne produisons certes pas d’électricité à partir du gaz, mais nous sommes de gros importateurs d’électricité allemande et française. L’Allemagne produisait jusqu’ici de l’électricité essentiellement avec le charbon, un peu de nucléaire. Or, la stratégie allemande est d’arrêter dès cette année les centrales nucléaires et en 2035 d’arrêter les centrales à charbon. Le gaz doit jouer un rôle majeur dans une phase de transition qui doit mener le pays vers une production d’électricité renouvelable. La dépendance de la Suisse envers les importations d’électricité allemandes nous expose donc indirectement à cette crise du gaz.

Pour réaliser la transition énergétique, nous avons besoin de gaz durant une phase transitoire. Sauf que nous n’avions pas imaginé que d’acheter du gaz en Russie nous poserait un problème. En termes de stratégie, cela change donc la donne.

La guerre en Ukraine arrive au moment où certains pays d’Europe de l’Ouest sont en pleine transition énergétique de décarbonation et de sortie du nucléaire. Ce conflit avec la Russie remet-il tout en question ?

Les Ukrainiens vivent actuellement une situation dramatique. Mais cela va nous obliger à une prise de conscience beaucoup plus rapide, à nous poser les bonnes questions, et à faire des vrais choix de société. Au moment où cette guerre commence, un nouveau rapport du GIEC vient de sortir. Cette crise repositionne l’énergie produite localement au centre des stratégies. L’Europe souhaite se détacher du gaz russe, et ne plus être dépendante des énergies qui viennent de loin (gaz, pétrole, etc.). Or, la seule énergie locale à disposition, c’est le renouvelable qui permet de répondre à deux objectifs majeurs : la réduction des émissions de CO2 et l’indépendance énergétique.

Mais cela veut dire qu’il faut prendre ce sujet très au sérieux, ce qui n’est pas encore le cas. Jamais nous n’aurions imaginé il y a un mois que l’Europe souhaiterait se passer de gaz russe. Il faut une accélération du renouvelable en Europe et en Suisse, et nous n’avons pas d’autres choix, le GIEC le confirme. Quand vous consommez de l’énergie solaire, vous n’avez pas à négocier avec le soleil. Si nous n’avions pas les solutions techniques ou les compétences pour le faire, ce serait dramatique, mais nous les avons. Il suffit de prendre les bonnes décisions et de mettre les moyens adéquats à disposition, tout en sachant que le renouvelable n’est pas parfait.

En quoi la situation en Ukraine pourrait avoir des conséquences directes sur le prix de l’énergie pour les consommateurs suisses ?

Ces quinze dernières années, nous avons toujours vécu avec des prix de l’énergie relativement bon marché. Mais c’est fini. Il faut bien prendre conscience de cela. Le prix du pétrole à 100 dollars le baril et celui de l’électricité à 200 euros le megawatt, cela va certainement durer dans le temps.

Il y a un manque de courage politique pour dire aux gens «nous allons devoir changer» : cela implique moins de mobilité, des bâtiments mieux isolés, chauffés à des températures moins élevées, et une nécessité de recentrer les priorités et abandonner certains projets virtuels comme le métavers très consommateur en énergie.

Si par le passé, les moyens d’efficacité énergétique étaient considérés comme non-rentables, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Le photovoltaïque a un rendement de 5% et il est rentable en 10 ans. L’effort sera plus facile à accepter puisque les gens vont aussi pouvoir en tirer un bénéfice financier.