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« Face à la vitesse du changement climatique, une lente adaptation de l’agriculture ne suffira pas »

Interview Publié le 17.09.2026. Mis à jour le 16.09.2026.

L’initiative « Pour une alimentation sûre » est soumise en votation le 27 septembre 2026. Elle vise à augmenter le taux d’autosuffisance de la Suisse à 70% d’ici 2036 et à privilégier la production de denrées végétales. Coordinateur durabilité du Centre de compétences en durabilité de la HES-SO et ingénieur EPF génie rural et environnement, Dominique Bollinger analyse les enjeux autour de ces thématiques.

L’approvisionnement alimentaire de la Suisse dépend à plus de 50% de l’étranger. Quels sont les risques ?
Les risques proviennent des baisses mondiales de la productivité agricole dues aux événements extrêmes comme les canicules, les sécheresses ou les pollutions. Il faut y ajouter les crises géopolitiques et les pénuries de pétrole. Si les ressources diminuent, les territoires qui les produisent ne vont plus les exporter en priorité. Cela peut aussi les renchérir.

Atteindre 70% d’autosuffisance alimentaire en dix ans, est-ce faisable ?
Les transitions envisagées par l’initiative se basent sur des données solides et ancrées dans les terrains, qui comprennent d’importants travaux menés à l’ETHZ et à l’institut Agrarökologie. Elles exigeraient des efforts non négligeables. Mais l’ambition de 70% et d’un horizon temporel proche traduit le degré d’urgence à repenser le système de production agricole et agroalimentaire : face à la vitesse du changement climatique, une lente adaptation ne suffira pas pour se préparer. Cet été, avec la sécheresse et les canicules, les fourrages prévus pour nourrir le bétail l’hiver ont déjà été utilisés et il faudra en importer encore plus. Dans ce contexte, ne pas viser des objectifs ambitieux et se réfugier derrière des arguments du type « c’est trop cher » n’est pas adapté.

Pourquoi l’initiative souhaite-t-elle accroître la production de denrées végétales ?
D’abord parce que la Suisse dépend à 64% des importations pour les aliments végétaux, contre 30% pour ceux d’origine animale. Mais ce n’est pas le seul argument. La production animale utilise sept à dix fois plus de ressources et de surfaces que la végétale pour des apports similaires de calories. Privilégier la production de denrées végétales en augmentant le pourcentage de terres arables dédiées fait donc sens pour rendre l’agriculture plus résiliente. Le bétail ne disparaîtra pas pour autant : il est adapté à une partie du territoire, notamment dans les Alpes. Mais ce n’est pas optimal d’utiliser des surfaces en plaine pour l’élevage alors qu’elles seraient potentiellement intéressantes pour de la production végétale.

Cette proposition a généré beaucoup d’oppositions, avec des slogans comme « Diktat Végane ». L’initiative aura-t-elle un impact sur le régime alimentaire ?
Cette caricature, accompagnée d’une polarisation du débat, traduit une peur du changement selon moi. Le détournement du slogan féministe « Mon corps mon choix » en « Mon plat mon choix » est d’ailleurs de mauvais goût. Mais l’initiative n’impose rien en termes de régime alimentaire. Elle propose de se donner les moyens pour se diriger vers une agriculture durable, régénérative et économiquement viable. Pour atteindre ce but, on doit évidemment repenser la part animal-végétal.

L’initiative vise aussi à sécuriser l’eau potable. Quels sont les enjeux de ce côté ? 
L’une des particularités de la Suisse est que son fourrage vient en grande partie de l’étranger. Il nourrit le bétail et engendre artificiellement une grande quantité de purin qui ne retourne pas « chez le fournisseur ». Cette non-circularité participe à des valeurs élevées de nitrates dans les eaux, en plus de tous les intrants chimiques des exploitations intensives qui s’y accumulent. La problématique de la qualité des eaux est d’autant plus grave qu’on se dirige vers une pénurie en raison des épisodes de sécheresse.

Face à tout ce contexte, la voie de l’agroécologie ne constitue pas une option réservée aux « écolo-extrémistes » : elle est pertinente pour régénérer les sols et leur capacité à fournir à la population de quoi se nourrir sainement et en suffisance.