Ingénieuse.chLa technique, un défi au féminin

3 Vigneronnes, 3 coups de canon

Femmes modernes au caractère bien « tannique », elles sont aujourd’hui de plus en plus nombreuses à exercer le métier de vigneronne. A la fois viticultrices et vinificatrices, la polyvalence est de mise. Respectivement situées dans le Haut-Médoc, en Côtes du Rhône et dans les Corbières, Laurence Alias, Elodie Balme et Sophie Guiraudon nous parlent de la place de la femme dans la filière.
Lumière sur ces femmes qui vivent les pieds dans la vigne par Justine Wittner – Etudiante à l’école d’ingénieur en viticulture et œnologie de Changins.

Pouvez-vous, mesdames, parler en deux mots de votre parcours ?

Laurence : Après avoir obtenu un diplôme d’ingénieur agronome à Toulouse, ma carrière de vigneronne a débuté en 2008. Avec Pascale, mon associée, nous nous sommes installées en louant deux hectares et demi de vignes en fermage, tout en gardant un travail salarié à côté. Le coût du foncier étant élevé dans la région bordelaise, c’était un bon compromis.

Elodie : Avec un diplôme de commerce et un brevet de technicienne supérieure en viticulture et œnologie en poche, j’ai décidé de reprendre l’exploitation familiale en 2006. Avant, les raisins de nos 25 hectares étaient emmenés dans différentes coopératives. Lors de mon arrivée, mon vœu était de faire mon propre vin. Depuis, nous vinifions les fruits de 17 des 25 hectares.

Sophie : J’ai obtenu mon diplôme d’œnologue à Toulouse. J’ai exercé le métier en laboratoire avant de m’installer comme vigneronne en 2000. Avec mon conjoint nous avons alors acheté 6 hectares pour débuter. Suite à notre séparation en 2009, je travaille depuis sur 10 hectares de terre avec un salarié à temps partiel qui m’est d’une grande aide.

Pour vous, peut-on encore parler de sexisme dans le monde du vin d’aujourd’hui ?

Laurence : La réponse est oui ! On parle bien de vins de femme, vins d’homme, en fonction de l’itinéraire de vinification. Les aprioris persistent : les vins doux, sucrés et facilement buvables sont des vins de femme, c’est connu !

Elodie : Je n’ai jamais eu ce ressenti ni été pénalisée. Ce n’est pas le cas plus qu’ailleurs selon moi. Je remarque quelques fois que lors des salons certains hommes ne me regardent pas comme l’on regarde une bouteille de vin, c’est sûr… Mais cela ne relève pas du sexisme. Au contraire, j’ai toujours refusé d’adhérer à des groupes de vigneronnes, car je pense qu’il vaut mieux éviter d’en jouer. Que vous soyez une femme ou un homme, les gens attendent de vous professionnalisme et rigueur. Il est vrai que lorsque j’ai commencé le métier, du haut de mes 22 ans, j’étais transparente au possible aux yeux des vignerons soixantenaires. Maintenant que j’ai acquis du pouvoir, ceux-ci sont devenus plus critiques.

Sophie : Non. Même si le mot « vin » est masculin (rires) ! Il n’y a pas de règle parmi les goûts et les couleurs : des grands gaillards aiment le sauternes et des petits bouts de femme les bordeaux à fort caractère.

Vous arrive-t-il parfois d’être en difficulté face à des tâches du quotidien, de par votre statut de femme, ou au contraire pouvez-vous dire que vous êtes totalement autonome ?

Laurence : Je peux affirmer être totalement autonome ! Mon domaine est très peu mécanisé, ce qui met de côté une part des travaux les plus physiques que l’on peut rencontrer dans le métier. Je travaille les sols à l’aide de mon cheval. De plus, je pense qu’une bonne organisation du travail face aux problématiques de manutention est suffisant pour s’en sortir, même en étant de petit gabarit, comme c’est le cas pour moi.

Elodie : Prôner une autonomie totale serait mentir. Quand je dois atteler une charrue dont les socs font 30 kilos piècElodie Balme. Photo :   e, j’appelle à l’aide ! Heureusement, il y a toujours des bras charitables qui passent par là. 

Sophie : C’est indéniable, avec mes 50 kilos, je fais parfois face à des difficultés sur le plan physique. A part ça, je pense que les femmes sont davantage multitâches ! Elles sont habituées à tenir une maison en bonne et due forme, s’occuper des enfants, tout en travaillant à côté. Alors niveau autonomie…je pense qu’on est bien classées !

Elodie Balme dans sa cave

Les anciens racontent qu’une femme peut faire tourner les vins si elle entre dans la cave pendant la période des menstruations : mythe ou réalité ?

Laurence : Mythe ! Qui néanmoins s’est profondément ancré dans les mœurs : il y a encore 30 ans, les gens y croyaient.

Elodie : C’est un mythe et heureusement ! Quelle question loufoque (rires). Je peux vous le dire : je rentre dans ma cave pendant n’importe quel jour du cycle.

Sophie : Bien sûr, et nous ratons la mayonnaise par la même occasion ! (rires) Autrefois, c’était un moyen de dire aux femmes qu’elles n’avaient pas leur place dans la cave, partie noble du domaine viticole.

Pensez-vous que votre statut de vigneronne est un atout « marketing » pour vendre vos vins ?

Laurence : Oui, c’est certain. Pour la vente, la femme est mise en avant. C’est une forme de sexisme doux, comme je l’appelle. Cela rend le produit plus doux, féminin. Lors des dégustations, ce sont le plus souvent des femmes qui servent le vin, c’est agaçant !

Elodie : C’est le cas. J’entends souvent de la part des clients « vos étiquettes sont violettes, c’est induit que le vin a été fait par une femme ! »

C’est un raccourci facile, qui ne devrait pas se faire. Néanmoins je l’avoue, une femme qui vend son vin est une porte d’entrée supplémentaire à l’achat.

Sophie : En toute honnêteté, je pense que oui. On me dit souvent que je suis courageuse d’exercer mon métier et la discussion aboutit en général à l’achat. Ce qui est sexiste, c’est qu’on ne fait pas cette réflexion à un homme : chez lui, c’est induit…

 Sophie Guiraudon. Photo :

Sophie Giraudon pratiquant le cirage des bouteilles

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à une jeune fille pour se lancer dans la profession ?

Laurence : Faire ce qu’elle a envie en s’affirmant. Ne jamais excuser ses actes par le fait d’être une femme.

Elodie : Se faire confiance, et cela est valable pour un garçon comme pour une fille. Eviter de jouer de son statut de femme, c’est ce que les gens attendent.

Sophie : Si l’envie est là, il faut foncer ! C’est un métier difficile qui demande d’être passionné(e), qu’on soit une femme ou un homme.

Laurence Alias. Photo :   Laurence Alias travaillant le sol à l'aide de son cheval Jumpa

Contact