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Tuer les femmes : le martyr des Yézidies

« La seule chose importante, c’est que ces femmes soient libérées. » Du haut de ses trente ans, et malgré l’horreur qu’elle raconte, Nareen Shammo ne flanche pas. Cette histoire, elle l’a déjà racontée des dizaines de fois, à travers l’Europe. Le printemps dernier, c’était en Allemagne, en septembre en Suisse, en novembre en Belgique, Suède et Espagne. Une vraie militante, qui se veut la voix de celles qui n’en ont plus.

Rien ne destinait pourtant cette jeune journaliste à devenir militante des droits de l’homme. En 2014, elle était encore présentatrice pour une chaîne kurde, dans le nord de l’Irak. Elle était une sorte de figure locale. Et puis, en août 2014, tout a basculé : le groupe terroriste autoproclamé «Etat islamique» (EI), né du chaos en Syrie, a passé la frontière et fondu sur la ville de Sinjar.

Plus qu’une simple ville irakienne, Sinjar est un haut lieu des Yézidis, une minorité religieuse datant de l’Antiquité à laquelle Nareen appartient. Pour les djihadistes de l’EI, les Yézidis, comme tous ceux qui s’opposent à l’islam radical, doivent être exterminés. C’est ainsi que 5'000 civils sont massacrés, certains enterrés vivants dans des fosses communes. L’orgie de meurtres s’étend à toute la région autour de la ville. Des milliers de femmes et d’enfants sont aussi kidnappés par les terroristes. Les femmes et jeunes filles captives deviennent leurs esclaves sexuelles. Sidérée par les massacres qui ont lieu à quelques dizaines de kilomètres de chez elle, Nareen décide d’agir par elle-même : elle collecte les noms des femmes et filles kidnappées sur Facebook et monte un réseau had hoc de sauvetage. Elle parcourt l’Irak en jeep, rencontrant les familles des disparues et des officiels locaux. A l’aide de son téléphone portable, elle réussit à contacter certaines Yézidies, à s’assurer qu’elles sont vivantes et à imaginer des scénarios de sauvetage. Plus de quarante d’entre elles sont ainsi libérées.

Les captives reviennent avec des récits atroces de leur captivité : prises de sang forcées, viols à répétition, torture, brûlure à l’acide, suicides pour échapper aux sévices… Les Yézidies sont aussi prises en photo et vendues aux enchères sur les réseaux sociaux des djihadistes. La BBC se procure les images privées de djihadistes hilares : «Qui veut une petite Yézidie ?» «J’en veux une aux yeux bleus !» Le groupe terroriste mène une véritable guerre d’extermination contre des générations entières de femmes yézidies, jusqu’aux fillettes de neuf ans.

Au printemps 2015, Nareen doit fuir l’Irak et se réfugier en Allemagne. Mais le sort de ces Yézidies qu’elle a eu au téléphone la hante. Elle parcourt alors le monde pour parler des crimes et des femmes encore captives. Les attentats se succèdent sur le Vieux Continent, et on commence lentement à réaliser que les atrocités commises en Irak annonçaient une nouvelle ère de terreur à l’échelle mondiale. En septembre 2016, invitée par Amnesty International, Nareen rencontre les parlementaires suisses, les médias et le public. A tous, elle répète le même message : la communauté internationale doit s’unir pour défaire les djihadistes, qui parfois sont nés en France, en Belgique ou en Suisse, et libérer les 4.000 femmes et fillettes encore esclaves. Les survivantes de la détention, traumatisées, ont quant à elle besoin d’aide. En urgence.

Nareen a à peine trente ans, et que son courage pour faire face à la barbarie absolue. Parfois, à Genève, elle craque et interrompt sa conférence pour pleurer. Aux personnes qui l’accompagnent, elle dit ensuite se le reprocher : pour les captives yézidies, «je dois rester forte». Sa bravoure inouïe, comme celle de milliers d’autres particuliers et des survivantes, inspire : des initiatives d’aide éclosent à travers le monde. En Allemagne, un gouvernement local et une clinique lancent par exemple un programme de traitement psychiatrique pour 1.100 survivantes. En Irak, une coalition militaire est activement engagée contre les djihadistes et a déjà libéré plusieurs villes du joug de l’EI. La diaspora yézidie, aidée par des particuliers fournit vivres et couvertures aux réfugiés dans le nord du pays. Et à New York, enfin, l’avocate internationale Amal Clooney réunit des preuves de génocide pour la Cour pénale internationale, préparant la prochaine étape : la justice.

Stéphanie Jacot

 Nareen Shammo 2    

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