Ingénieuse.chLa technique, un défi au féminin

Diriger une école d’ingénieur-e-s en tant que femme – chances et enjeux

Afin de nous faire part de sa riche expérience, Mme Catherine Hirsch, Directrice de la Haute Ecole d’Ingénierie et de Gestion du Canton de Vaud (HEIG-VD), a accordé cette interview à notre ambassadrice Yosra.

 Au départ, votre monde professionnel était loin de celui du domaine de l'ingénierie. Comment vous êtes-vous retrouvée à diriger une école d’ingénieur-e-s ?

Au départ, j'ai suivi une formation en sciences sociales et politiques ainsi qu'en économie et j’ai travaillé dans ces deux domaines. Ce qui m'a toujours intéressée, toutefois, c’est le développement des compétences - chose qui est directement liée à l'éducation, la recherche et le conseil. La HEIG-VD étant aujourd'hui une Haute École d'Ingénierie et de Gestion, il y a trois éléments fondamentaux dans le nom de cette dernière: le fait que ce soit une Haute École tout d'abord, puis les compétences liées à l'ingénierie et enfin celles liées à la gestion. Mon rôle, aujourd'hui, est de permettre aux collaboratrices et collaborateurs de donner le meilleur d'eux-mêmes.

Le déséquilibre entre hommes et femmes dans certaines filières est flagrant. Quelle importance accordez-vous aux actions pour l’égalité ?

Dans notre Haute École, nous atteignons presque la parité femme-homme dans le corps estudiantin du département Gestion, tandis qu'en Ingénierie, la présence féminine ne dépasse pas les 13%, avec parfois même moins de 10% dans certaines filières. Par conséquent, l'une de nos plus grandes préoccupations, que nous partageons d'ailleurs avec les autres Hautes Écoles offrant des formations basées sur les mathématiques, l’informatique, les sciences naturelles et la technique (MINT), ainsi qu'avec les pouvoirs publics, est de promouvoir ces métiers MINT auprès des jeunes femmes en particulier.

Depuis des années maintenant, une série de mesures ont été prises au sein de la HEIG-VD afin d'inciter les jeunes femmes à entreprendre des études et à se projeter dans des carrières d'ingénieures. Je cite, parmi d’autres : les stages WINS (Women IN Science and technology) destinés aux jeunes filles de 14 à 16 ans et l'Année préparatoire future ingénieure (APFI).

De plus, un groupe de travail dans notre Haute École est actuellement en train de réfléchir à des mesures ciblées à prendre dans le domaine de l'informatique spécifiquement, puisque ce dernier enregistre un bas taux de présence féminine.

 

Quels sont pour vous les facteurs déterminants qui pourraient expliquer la petite proportion d’étudiantes en ingénierie ?

C’est évidemment un problème très complexe, dans lequel il y a beaucoup d’acteurs impliqués. La Haute École se trouve tout au bout de la chaîne de décisions prises depuis le plus jeune âge par une fille, jusqu’au moment des études et ensuite dans la recherche d’un emploi correspondant à ses besoins et aspirations individuels.

On peut évidemment dire qu’en principe, il n’y a pas d’inégalité, toute jeune femme voulant s’inscrire dans une filière MINT pouvant le faire. Mais ce serait très réducteur. Il faut prendre en compte tous les déterminants qui orientent le chemin d’une fille dès sa naissance. Selon les représentations sociales persistantes, certains métiers seraient plutôt pour les garçons et d’autres plutôt pour les filles. Lors de nos activités pour la promotion des MINT, nous avons observé un fait très intéressant concernant les enfants entre 8 et 12 ans. Pour ces après-midis des « petits inventeurs », il y a souvent une parité fille-garçon. Les filles s’y investissent autant que les garçons : nous ne notons aucune différence, ni en motivation ni en réussite. En revanche, un peu plus tard, dans les autres offres MINT que nous proposons pour les adolescents, comme Prodige, CreaCode Club, etc., la proportion de filles se réduit fortement. L’adolescence est visiblement un âge de changements et joue un rôle extrêmement important dans les choix d’études et d’intérêts. On semble alors être plus sensible aux stéréotypes et beaucoup de jeunes filles commencent à s’éloigner des matières scientifiques ou techniques.

Comment se construisent, selon vous, ces stéréotypes qui découragent les jeunes filles ?

Les travaux qui ont été menés sur ces situations différentes ou inégales sont nombreux et montrent que tout commence dans la famille, et pas seulement parce que les petits garçons reçoivent des trains électriques et les filles des poupées Barbie. Par exemple, une étude sur la relève dans les métiers MINT en Suisse1 montre l’importance des pères et des grands-pères, dont le rôle de modèle primordial n’avait pas été identifié auparavant. Ils peuvent transmettre des connaissances scientifiques et techniques et ainsi susciter l’intérêt de leurs enfants et petits-enfants pour les domaines MINT. Il est dès lors important de les encourager à en parler avec autant d’enthousiasme quand ils s’adressent à leurs filles et petites-filles que quand ils parlent à leurs fils et petits-fils. Après, il y a bien sûr l’école qui entre en jeu et on voit qu’elle donne souvent aux filles le sentiment qu’elles sont moins compétentes dans les branches des sciences de base, notamment en mathématiques. L’égalité des chances est donc restreinte par une sorte de formatage social.

Avez-vous rencontré des obstacles liés au genre dans votre carrière, en particulier quand vous êtes arrivée en contact avec le monde de l’ingénierie ?

Pas des obstacles ou des discriminations directes, plutôt des représentations ou des idées préconçues. Certains, hommes ou femmes, pensent probablement que le fait que je suis une femme change quelque chose en bien ou en mal. La condition de la femme dans le monde du travail ou dans le monde des études me touche depuis toujours, indépendamment du monde de l’ingénierie. Par la fonction que j’occupe, je me suis souvent retrouvée être la seule ou même la première femme dans certains groupes de travail ou conseils. Je me suis toujours investie pour bien faire mon travail, mais je ne suis pas en train de dire qu’il suffit de bien travailler pour faire tomber les stéréotypes. Malheureusement, même si une personne qui représente une minorité dans son domaine travaille bien, le succès qu’elle connaîtra sera lié à la capacité des autres de comprendre et de changer leurs représentations. Cela n’est ni juste ni facile.

En quoi les représentations jouent-elles un rôle important selon vous ?

Nous sommes tous porteurs de représentations sociales fortes. Ce que l’on peut faire pour aider, c’est donner des signaux montrant que les femmes sont les bienvenues, et qu’il existe des modèles d’identification. Concernant la promotion des femmes dans les métiers MINT, des images de femmes ayant réussi peuvent être des signaux importants pour les jeunes filles. Statistiquement, les femmes sont moins nombreuses que les hommes à être représentées dans les médias en général, comme dans les journaux professionnels ou économiques que leurs homologues masculins. Donc, quand on demande aux enfants de dessiner un ingénieur, actuellement, ils ne vont pas souvent dessiner une femme ! Si on prend le cas de notre Haute École, dans certaines filières, on trouve peu d’assistantes, de collaboratrices scientifiques et d’enseignantes - maîtres d’enseignement ou professeures.

Depuis le début de votre carrière, avez-vous constaté une évolution concernant la position de la femme dans ce monde ?

Oui, j’ai vu changer des choses, naturellement. Oui, j’ai vu des avancées, j’ai vu des « premières ». Mais en même temps, des droits fondamentaux de la femme sont remis en cause ailleurs dans le monde. En ce qui concerne l’interruption de grossesse ou la contraception par exemple, il y a des pays qui reviennent en arrière ! On doit toujours se dire que rien n’est acquis définitivement, que les avancées restent fragiles. Si la liberté de choisir sa vie professionnelle, d’avoir un accès à tous les métiers, s’installe durablement, toute la société sera gagnante parce que les femmes ingénieures sont aussi compétentes que les hommes et sont d’excellentes professionnelles et cadres dans leurs fonctions. Quand femmes et hommes croisent leurs regards, on obtient des équipes plus riches qui donnent des solutions meilleures.

Quel est le meilleur conseil que vous donneriez à toute jeune femme rêvant de suivre votre modèle et de se lancer dans ce domaine dit « des hommes » ?

J’essaye d’inciter à ouvrir les choix. Se sentir libre, c’est peut-être le seul bon conseil que je puisse donner.

Donc, dans le fond, mon conseil serait d’avoir le courage de dire qu’il y a des choses qu’on sait faire et des choses qu’on ne sait pas faire, comme n’importe qui au monde, garçon ou fille, tout en ne se laissant pas décourager par les autres. Travailler sur la confiance en soi en agissant pour avoir un large choix permet d’avoir confiance en ses compétences. On ne peut pas le répéter assez : aucune jeune fille ne devrait se voir comme moins qualifiée ou inférieure, dans quelque domaine que ce soit. Et puis, il ne faut pas viser à faire une carrière préconçue selon un modèle masculin, il faut suivre sa propre carrière. Les filles... ne baissez pas les bras !

Un dernier mot ?

Pour promouvoir les métiers techniques auprès des filles, on s’est beaucoup focalisé sur les conditions particulières des jeunes femmes, mais peut-être devrait-on plutôt mettre l’accent sur l’importance des métiers MINT en tant que tels pour affronter les enjeux de la société de demain. Une entreprise ouverte à des collaboratrices féminines peut profiter pleinement d’opportunités de recrutement élargies ! Nos Hautes Écoles doivent s’attacher à promouvoir les voies MINT auprès de tous les jeunes, et donc des jeunes femmes également.

En conclusion, je souhaite que la HEIG-VD soit un modèle dans l’accueil des jeunes femmes dans toutes ses filières.

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